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1881 : l’inauguration
De 1881 à 2004
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Dalstein & Hærpfer
Un patrimoine impressionnant

Composition

L’été de l’Orgue 2014

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Dalstein & Hærpfer

Né à Nördlingen, en Bavière, le 7 juin 1835, Johann Karl (ou Charles) Hærpfer reçut une formation de facteur d’orgue chez Steinmeyer (Oettingen), Walcker (Ludwigsburg) et Haas (Lucerne). Il aurait notamment participé à l’harmonisation de l’orgue construit par Haas à la Stiftskirche de Lucerne. C’est sur le chantier de l’orgue de Saint-Sulpice, à Paris, qu’il rencontra Nicolas-Etienne Dalstein. Ce dernier était né le 15 juin 1834 à Freistroff (Moselle), où son père Jacques exerçait la profession de « tailleur d’habits », jusqu’à ce que, devenu propriétaire d’un moulin vers 1836-1840, il s’installe comme meunier à Ottonville. On ne sait rien du parcours de Nicolas Dalstein, sinon qu’il entra comme manœuvre chez Cavaillé-Coll, peut-être par l’entremise de son frère cadet Jean-Baptiste-Médard, « teneur de livres » (« Buchhalter ») à Paris.

Les deux hommes ne se doutaient sans doute pas que de leur rencontre allait naître l’une des plus importantes manufactures d’orgues de l’époque. Leurs compétences étaient complémentaires ; Nicolas Dalstein avait une formation de menuisier et de mécanicien, Charles Hærpfer d’harmoniste. Nicolas Dalstein vit juste en choisissant d’établir l’entreprise à Boulay, car la plupart des églises rurales de ce canton étaient encore dépourvues d’orgue.

L’acte de création de la société en nom collectif Dalstein-Hærpfer date du 29 juillet 1863. Ce document révèle que les associés n’étaient pas deux, mais trois, car Jean-François Dalstein, l’un des frères aînés de Nicolas, apporta une importante contribution financière à l’entreprise. Né le 13 avril 1826, il avait repris l’exploitation du moulin paternel. On ne sait rien de ses compétences et de sa formation en matière d’orgues ou d’ébénisterie. Il fut en tout cas qualifié « facteur d’orgues » dans l’acte de société ; il abandonna le moulin d’Ottonville, qui fut repris par un autre frère, Etienne-Ferdinand. L’apport financier des frères Dalstein était considérable en comparaison de celui de Charles Hærpfer : 1 250 F pour Jean-François Dalstein plus 2 974 F pour Nicolas, soit ensemble 4 224 F, contre seulement 150 F pour Charles Hærpfer, à qui les années de voyages et de formation n’avaient pu profiter sur le plan financier. Le salaire mensuel était fixé pour chacun des trois associés à 60 F, à prendre sur les bénéfices ; les livres de commerce pouvaient être tenus indistinctement par les associés, mais il était stipulé que « le Sr Nicolas Dalstein tiendra seul la caisse ».

Dans un registre intitulé « mesures, compositions et autres notices sur la facture d’orgue commencé en mars 1858 », Charles Hærpfer avait soigneusement noté les progressions de mesures d’une soixantaine de jeux, tous de Facture allemande à trois exceptions près (« Panser Mensur » pour la Trompette et le « Obœ », et tailles de Cavaillé-Coll 1846 pour la Voix humaine). Quelques mesures provenaient d’instruments précis : Lindau (Principal 16, Quintbass 5 1/3 Flœtentbass 4), Rothenburg (Contra-Violon 32, Quintbass 10 2/3), Bucarest (Principal 16, Flœte 8 en bois) ou Wassertrüdingen (Lieblich Gedeckt 8). Une seconde partie contient des mesures de Voit & Söhne ainsi que plusieurs compositions d’orgues ; cathédrale de Frankfurt (Walcker 1879), Saint-Nicolas de Rostock (Winzer 1857), cathédrale d’Ulm (1850-1856), cathédrale de Merseburg (Ladegast 1855), Sainte-Marie de Lubeck (Schulze, 80 jeux), Rothenburg (Steinmeyer 1858), Lindau (Steinmeyer 1859), Saint-Martin de Memmingen (Walcker) ou Lucerne (Haas). Enfin, sur un double Feuillet volant est recopié un modèle de contrat de la maison Walcker. Ces évocations montrent bien quel fut l’univers sonore de Charles Hærpfer ; l’esthétique romantique allemande domina toute la production de la manufacture de Boulay jusque vers 1915. La liste des jeux pour lesquels Charles Hærpfer possédait des mesures très détaillées est impressionnante :

Principal 16 Octav 4
Principal 8 Salicional 8
Geigen-principal 8 Fugara 4
Gemshorn 4 Violoncelle 8
Quint 2 2/3 Quintbass 5 1/3
Viola di Gamba 8 Contra Violon 32
Do/ce 8 Violon 16
Octav 2 Violon 8
Flautino 2 Flœte 4 [en bois]
Terz 1 3/5 Gedeckt 8 [à doubles-bouches]
Cornett Salicional 8
- Rohrflœte 8 Subbass 15
- Octav 2 Quintflœte 5 1/3
- Octav 4 Flœtenbass 4
- Terz 1 3/5 Quintbass 102/3
- Quint 2 2/3 Octavbass 8
Posaune 16 Lieblich-Gedeckt 8
Fagott / Clarinett 8 Dolce 8
Traversflœte 4 Gedeckt 8
Gedeckt 4 Salicional 16
Vox humana 8 Eolin 8
Flœte 8 (Wiener Flœte) Trompete 8 (Pariser Mensur)
Phisharmonica 8 Obœ (Pariser Mensur)
Fagott [pavillons en bois] Aeoline
Clarinett 2 Rohrflœte 4
Trompete 8 Vox Humana 8 (Paris, 1846)
Bourdon 16 Bombardon 32
Flœte 8 [en bois]

L’obtention des premiers marchés fut évidemment capitale pour l’essor de l’entreprise, qui devait pouvoir présenter des références afin de gagner la confiance des paroisses. Les deux premiers instruments construits pour Téterchen (1863) et pour Denting (1864) furent tous deux commandés grâce aux dons d’« un généreux bienfaiteur ». Il semble aussi que Jacques Dalstein, le père des facteurs et « ancien meunier demeurant à Boulay », sut encourager les paroisses à traiter avec la jeune entreprise de Boulay ; le 2 octobre 1864, il se porta garant « pour l’exécution fidèle » du traité pour le nouvel orgue de Porcelette et s’engagea solidairement avec les facteurs.

Confiants dans l’avenir, Dalstein-Hærpfer engagèrent Adrian Spamann, de Lindau, qui arriva à Boulay le 3 mars 1864, puis ils achetèrent pour 10 000 F, en 1865, le bâtiment dont ils étaient locataires. Ils construisirent en moyenne un orgue par an jusqu’en 1870, mais ce rendement fut multiplié par quatre dès la décennie suivante.

Sur le plan technique, les instruments construits à Boulay révèlent dès les débuts une forte assimilation de la facture allemande de l’époque, même si la construction des sommiers à pistons n’a pas été systématique dans les dix premières années. L’adoption de ce type de sommiers fut généralisée à partir de 1875-1876. La partie sonore se référait elle aussi à l’esthétique germanique, par le traitement des tuyaux (lèvres supérieures arquées pour les jeux flûtes, aplatissages en plein cintre à tous les tuyaux à bouches), la présence de mixtures parfois enrichies d’un dessus de Tierce, de jeux à anches libres (Cors anglais, Clarinettes) et de jeux de fonds particuliers à la facture allemande (Flûtes coniques ou Flûtes à doubles-bouches), la grande proportion de tuyaux en bois, ou encore par l’introduction d’une seconde boîte expressive dans les grands instruments. L’intégration de caractéristiques parisiennes fut plus mesurée, se limitant aux Cornets, aux anches (Trompette de récit en 1876 à Condé-Northen, grande batterie de récit expressif en 1882 à Saint-Sébastien de Nancy) et au recours aux leviers Barker pour les instruments de grande taille. Les chefs-d’œuvre de la première période de production furent, entre autres, les orgues de Saint-Maximin de Thionville (1872), Condé-Northen (1876), Saint-Sébastien de Nancy (1881), Pont-pierre (1889), Sainte-Ségolène de Metz (1890) et Boulay (1893), leur dernier instrument à traction mécanique. Ce sont près d’une centaine d’orgues qui sortirent, en l’espace de 30 ans, de l’atelier de Boulay, livrés non seulement en Moselle mais aussi en Sarre, en Rhénanie, au Luxembourg, en Alsace ou en Belgique.

La production d’orgues à traction pneumatique débuta en 1893 avec les orgues de Dabo-Schæferhof et de Florange. C’est Paul Dalstein (1868-1926), fils de Nicolas Dalstein, qui effectua les nombreux essais nécessaires à la mise au point de nouveau type de traction, et qui, selon le catalogue Hærpfer de 1931, « obtint du système tubulaire un rendement merveilleux ». En 1894, pour faire face au nombre croissant des commandes, les ateliers furent transformés, agrandis, et équipés « d’une installation de machines à bois, mue par une machine à vapeur de 20 chevaux ». Les tractions pneumatiques furent adaptées, dans un premier temps, à des sommiers à pistons, progressivement remplacés par des sommiers à membranes du système Weigle. C’est pendant cette période que Dalstein-Hærpfer livrèrent leurs deux plus grands instruments, à Hayange (1894, 53 jeux), où l’on peut aujourd’hui encore apprécier l’extraordinaire palette de timbres conçue par Charles Hærpfer, et au Temple-Neuf de Metz (1903, 51 jeux). La manufacture de Boulay se fit aussi une spécialité des orgues de taille moyenne destinés à des paroisses moins importantes ; les instruments de Volmerange-les-Mines (1895), Meisenthal (1898), Schwerdorff (1901), Bionville-sur-Nied (1905) ou Longeville-lès-Saint-Avold (1906), pour n’en citer que quelques-uns, sont de magnifiques témoins de cette production.

A la mort de Nicolas Dalstein, en 1 900, Paul lui succéda et devint l’un des associés de l’équipe de direction. Dans les années qui suivirent, Charles Hærpfer étant âgé d’environ 70 ans, l’organisation des travaux passa progressivement sous les responsabilités conjointes de son fils Frédéric et de Paul Dalstein. Né le 13 juillet 1879 à Boulay, Frédéric Hærpfer avait commencé son apprentissage au sein de l’atelier paterne ! en 1894. En 1900, il effectua un stage chez Weigle à Stuttgart, puis il partit se perfectionner, en 1905, auprès de Vincenzo Mascioni à Milan. Durant ce séjour d’une année, Frédéric Hærpfer fit la connaissance de Marco Enrico Bossi ; il aurait travaillé à l’harmonisation de son orgue de salon, ainsi qu’à celle de quelques autres orgues d’Italie.

Toujours en recherche de progrès techniques, Paul Dalstein conçut, à cette époque, un nouveau procédé de traction pneumatique, appliqué en 1903 dans l’orgue de Rodemack. Il mit également au point un système de traction électrique qui aurait, selon le catalogue Hærpfer de 1931, été expérimenté en 1905 sur l’orgue de Zetting ; mais les résultats ne furent pas probants et la manufacture resta fidèle à la traction pneumatique tubulaire pour plusieurs décennies encore. Rentré à Boulay en 1906, Frédéric Hærpfer commença à se charger de l’harmonisation des instruments. C’est sous son impulsion que l’utilisation du spotted et du zinc pour la construction des tuyaux se généralisa.

Albert Schweitzer joua un grand rôle, dans le premier tiers de notre siècle, dans le développement de la manufacture de Boulay, dont il se disait le « commis-voyageur » (1907) ou le « fidèle chien d’arrêt » (11 juin 1933)... Il vouait déjà une grande admiration pour Charles Hærpfer depuis ses contacts, dans sa prime jeunesse, avec l’orgue de Pfaffenhoffen (1889) quand, à l’occasion de la construction, en 1904-1905, de l’orgue de chœur de l’église Saint-Thomas de Strasbourg, il se lia d’amitié avec Frédéric Hærpfer. De prestigieuses réalisations strasbourgeoises, fruits de la collaboration entre Schweitzer et Hærpfer, échurent rapidement à la manufacture de Boulay : Saint-Nicolas (1906), Cronenbourg (1907), restauration de l’orgue Silbermann de Saint-Thomas (1908), Palais des Fêtes (1909) et Sainte-Aurélie (1911). En 1909, aux côtés d’Albert Schweitzer et du chanoine Mathias, Frédéric Hærpfer participa à l’établissement du « Règlement international de la facture d’orgues » lors du troisième congrès de la Société internationale de Musique de Vienne.

La reconstruction de l’orgue de la chapelle de l’hospice Saint-Nicolas de Metz fut l’un des derniers marchés importants honorés par Dalstein-Hærpfer avant que n’éclate la première Guerre Mondiale. La manufacture livra encore deux instruments en 1915, l’un à Lausanne (« grâce à l’excellente direction » selon le catalogue Hærpfer de 1931), l’autre à la Maternité Sainte-Croix de Metz. L’activité de l’atelier fut ensuite interrompue et ne reprit qu’en 1919, année de la mort de Charles Hærpfer, sous la direction de Frédéric Hærpfer et dans des ateliers agrandis et électrifiés.

La date du retrait de Paul Dalstein n’est pas connue avec précision, ni celle de la création de la nouvelle raison sociale « Manufacture Lorraine de Grandes Orgues, Frédéric Hærpfer successeur ». Paul Dalstein déposa plusieurs façades en 1917, probablement pour le compte de la manufacture de Boulay, mais lorsqu’en janvier 1923 la paroisse de Courcelles-sur-Nied envisagea la construction d’une nouvelle tribune, elle contacta « M. Dalstein, ancien facteur ». La rupture semblait en tout cas consommée lorsque, le 6 mai 1924, Dalstein recommanda au curé de Maizières-lès-Vic les manufactures Zann & Cie et Rinkenbach pour le relevage de son orgue, sans même citer Frédéric Hærpfer. Paul Dalstein était domicilié à Metz à cette date, et se cantonnait dans de petits entretiens et accords ; il mourut en 1926 et fut inhumé à Boulay.

Christian Lutz



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